Legs d’une transformation « Abbaye de Montmajour »

Vestiges du monastère Saint-Maur surplombant la plaine d’Arles jusqu’aux Alpilles.

Le joug de l’eau

Ici en Provence, au temps ancien, existait un paradoxe sur lequel les hommes durent se rebeller avec la Foi, pour y inscrire leur histoire, s’ouvrir à l’avenir et transmettre un legs.

La présence de l’eau nécessaire à la vie, et le fait de la chasser pour construire la vie !

Paradoxe de l’eau.

Ici régnait autrefois en maître le fleuve Rhône et ses marais putrides, prémices de son delta, là où s’étendent aujourd’hui cette douce vallée, ses vignes, ses vergers d’oliviers et autres arbres fruitiers, ses champs de blé et autres cultures céréalières ainsi que maraîchères.

Là où l’on se promène maintenant, par routes et chemins, c’était le territoire de l’eau, et l’accès aux collines ne pouvait s’envisager qu’en barque jusqu’au XIVe siècle environ.

Transformation.

Et qui pourrait imaginer, en voyant l’Abbaye de Montmajour se dessiner au Levant, dressée au sommet d’une colline dominant la vallée, que le territoire autour d’elle et les paysages sont le fruit d’une transformation majeure opérée par l’Homme ?

Car ici, plus qu’ailleurs, ce que la nature donne et offre aux habitants n’est pas lié à la géologie originelle du terrain, mais bien à l’ingéniosité motivée par les nécessités.

Cette histoire de la basse vallée est celle d’un combat permanent contre l’eau et les marécages car, jusqu’au Moyen Âge, la plaine située entre Tarascon, Arles et les Alpilles n’était qu’une vaste zone palustre (marécageuse), alimentée par les crues d’un fleuve majestueux, le Rhône.

Puis l’histoire de l’homme s’inscrit sur le territoire

Lorsque les moines bénédictins s’installent à Montmajour en 948, ils voient dans ce marais une double opportunité : une protection naturelle (l’isolement) et une source de richesse. Alors les moines creusent les premiers fossés de drainage (les roubines).

Le véritable tournant historique a lieu au XVIIe siècle. La Couronne de France et les seigneurs locaux veulent éradiquer les fièvres (paludisme) et transformer ces marécages stériles en grenier à blé. En 1642, on fait appel à l’expertise des plus grands spécialistes mondiaux de l’eau : les Hollandais.

L’assèchement radical et sans concession provoque une véritable guerre sociale puisque les habitants pauvres et les pêcheurs d’Arles qui vivaient des ressources du marais se retrouvent sans ressources.

Mais la plaine est définitivement conquise sur l’eau.

L’Appel à Dieu

L’Abbaye de Montmajour, c’est 4 constructions qui se juxtaposent et se distinguent dans un legs religieux qui glisse sur les siècles au sommet d’une colline :

  • XIe siècle — un ermitage : la chapelle Saint-Pierre, semi-troglodyte, au flanc de la colline.
  • XIIe–XIIIe siècles — l’abbatiale Notre-Dame et l’ensemble monastique.
  • XIVe–XVe siècles — un donjon défensif : la tour de l’abbé Pons de l’Orme et les fortifications, château-fort abbatial des XIVe et XVe siècles.
  • XVIIIe siècle — un édifice classique : le monastère Saint-Maur, édifié par la congrégation de Saint-Maur à partir de 1703.

Son origine liée au marais :

Au cours du Moyen Âge, les premiers moines résidant à l’ermitage étaient installés au pied de la butte, proche du marais, et on y accédait en barque.

Puis les pèlerins se rendant au Pardon du 3 mai accédaient eux aussi à l’abbaye en barque à fond plat. Ils suivaient les canaux, dont la roubine du Roi, qui reliait l’abbaye à la porte de la Cavalerie à Arles.

À l’origine, le Pardon était célébré dans la crypte de l’abbatiale Notre-Dame, autour de la relique de la Sainte-Croix. Devant l’affluence des pèlerins, une chapelle dédiée à Sainte-Croix fut construite au XIIe siècle à l’extérieur de la clôture monastique. À la fin du XVe siècle, le Pardon fut transféré de la crypte vers cette chapelle.

La crypte Saint-Benoît

Cas unique en Provence, elle présente un plan concentrique avec un transept, muni de deux absidioles orientées, ouvrant sur une rotonde centrale entourée d’un déambulatoire desservant cinq chapelles rayonnantes.

(L’étymologie de Crypte / Kryptos, verbe κρύπτω / krúptô, en grec ancien [cacher, faire mystère de]).

Un bateau gravé dans la pierre

Sur les murs du cloître, le Moyen Âge a aussi laissé la trace de ceux qui vivaient avec l’eau. Découverts en 1993, les graffiti marins de Montmajour, datés de la fin du XIIe et du début du XIIIe siècle, représentent notamment des navires et des galères. Vingt-cinq navires ont été recensés sur le mur ouest du cloître.

Celui-ci, gravé dans la pierre, rappelle à sa manière le territoire qui entourait alors l’abbaye : une plaine de marais, traversée de canaux, proche du Rhône et du port d’Arles.

Le cloître

Le mot cloître tire son origine du latin claustrum, venant du verbe claudere qui signifie « fermer ». Il désigne l’espace clos dans lequel vivent les moines et qui leur est strictement réservé.

Construit aux XIIe et XIIIe siècles, la galerie orientale s’ouvre avec l’enfeu des comtes de Provence sous un fronton à deux rampants. C’est là qu’a été déposée, en 1182, la dépouille du comte de Provence Raimond-Bérenger III.

La chapelle Sainte-Croix

Situé à peu de distance à l’Est, ce petit chef-d’œuvre de l’art roman provençal se dresse isolé au cœur d’un cimetière rupestre dont les tombes orientées envahissent tout l’espace disponible jusqu’aux marches de l’escalier menant à l’entrée.

Selon la tradition, un fragment de la Vraie Croix, parvenu à Arles dès le IVe siècle, serait à l’origine de la relique que possédaient les moines de Montmajour.

(Tombes rupestres creusées dans la roche, en avant-plan.)

L’église Saint-Pierre (XIe siècle).

Chapelle semi-troglodyte précédée d’un vestibule utilisé pour des inhumations rupestres, elle comprend deux vaisseaux parallèles, dont celui du fond, le plus ancien, est intégralement taillé dans la roche.

La chapelle Saint-Pierre renferme la pierre tombale du comte de Provence Geoffroy, mort en 1061 ou 1062.

L’église abbatiale Notre-Dame

Notre-Dame a été édifiée en deux campagnes : entre 1130-1150, puis entre 1153-1182, mais l’église n’est pas achevée : seules deux travées sur les cinq prévues ont été construites.La déclivité du terrain imposait des solutions architecturales importantes.

La crypte Saint-Benoît, construite à flanc de coteau, permet notamment de rattraper le niveau du sol et de soutenir l’abbatiale.

Mais alors que le pèlerinage de la Sainte-Croix, instauré en 1030, attire les pèlerins et apporte à l’abbaye des revenus importants grâce aux aumônes et aux ventes faites à cette occasion, qu’est-ce qui a interrompu la construction des trois travées restantes ? Les sources évoquent une crise au XIIe siècle et des difficultés financières, sans permettre d’établir avec certitude une cause unique.

La tour Pons de l’Orme.

Château-fort abbatial, la tour et les constructions des XIVe et XVe siècles, construites à l’initiative de l’abbé cardinal Pons de l’Orme à partir de l’année 1369.

Aux XIVe et XVe siècles, la guerre de Cent Ans fait rage et le passage des Grandes Compagnies terrorise la région. La ville d’Arles repousse Du Guesclin pendant les guerres de Provence. L’insécurité, en raison de la présence des Grandes Compagnies, va amener l’abbaye à se doter d’une tour défensive : la tour de Pons de l’Orme.

(Aujourd’hui, le mur d’enceinte de l’époque a totalement disparu).

Le monastère Saint-Maur

Ce que l’on voit aujourd’hui et qui représente le visuel le plus connu de l’Abbaye ne représente pourtant qu’environ un sixième de sa construction d’origine, et n’est que sa dernière évolution.

Édifié par la congrégation de Saint-Maur à partir de 1703 selon leur volonté de rétablir la règle de Saint-Benoît et de réformer profondément la vie monastique, les Mauristes ajoutent une transformation architecturale en abandonnant la partie médiévale pour construire un nouvel ensemble, conçu comme un véritable « palais monastique ».

Mais cette renaissance sera de courte durée, car treize ans après l’achèvement des travaux, la Révolution française met fin à la vie monastique. L’abbaye est vendue comme bien national.

Le monastère Saint-Maur est dépouillé de sa toiture et de sa charpente, puis démantelé et partagé entre plusieurs propriétaires. Ses pierres sont ensuite utilisées comme matériau de construction : le monument devient une carrière de pierre.

L’héritage de l’histoire

J’ai vu l’Abbaye de Montmajour dans le paysage et me suis demandé ce que je voyais réellement, et j’ai alors découvert que je regardais un territoire profondément transformé par les hommes et leur rapport avec l’eau.

Puis j’ai cherché à comprendre comment cette transformation s’était faite et comment le religieux et sa foi s’y sont inscrits, et maintenant, je vous montre ce que leur histoire nous a laissé et ce que j’ai aimé ici, pour vous donner envie d’aller le voir à votre tour.

Pour aller plus loin

Si cette lecture de l’ Abbaye de Montmajour vous donne envie d’aller plus loin, nous vous proposons, pour une balade & découverte située à environ 40 minutes de Saint-Rémy-de-Provence et de notre gîte de vacances, quelques pistes pour préparer votre visite, découvrir ce legs religieux et prolonger l’histoire que nous venons d’évoquer.

Et voici nos trois portes d’entrée pour poursuivre ce voyage :

Motif végétal décoratif des Carnets de L’Oustau dei Aucèus

L’enrichissement des vacances, ce ne sont pas des cours « d’histoire », mais l’histoire des gens de la région qui ont façonné le paysage…

Hélène & Jean-Paul
L’Oustau dei Aucèus
13210 Saint-Rémy-de-Provence


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